Protocole d'attente
La salle d'attente de la clinique sent le désinfectant et le vieux papier. C'est une odeur qui ne change jamais, peu importe la ville, peu importe le pays. Je suis assis sur une chaise en plastique bleu, les mains à plat sur les genoux. Ma compagne est à côté de moi. Elle ne dit rien. Elle regarde ses mains.
Nous sommes là pour un protocole. Une série d'étapes précises, validées, contrôlées. Comme une procédure de conformité KYC que je supervisais autrefois au Luxembourg. À l'époque, je vérifiais des dossiers d'entreprises. Pièce d'identité, justificatif de domicile, organigramme des bénéficiaires effectifs. Si un document manquait, ou si une date ne correspondait pas, le dossier était rejeté. Net. Sans appel. La règle est la règle. Le système ne connaît pas la nuance, ni l'envie, ni le désespoir.
Aujourd'hui, c'est mon corps, notre couple, qui sommes le dossier.
Les hormones, les dates de cycle, les taux sanguins. Tout doit rentrer dans des cases vertes. Si un chiffre dévie, le protocole s'arrête. On attend. On recommence. On ajuste. C'est la même mécanique que celle de l'entrepreneur isolé. Quand j'ai lancé ma RegTech, juste avant que le monde ne se ferme pendant le COVID, je pensais que la qualité du produit suffirait. J'avais tort. Le marché s'en fout de ton effort. Le client potentiel ne répond pas ? Dossier en attente. La trésorerie est à sec ? Protocole bloqué. Tu peux être le type le plus compétent du monde, si ton "taux de conversion" est hors norme, la machine te crache.
Il y a cette violence sourde dans le contrôle. On veut croire qu'en suivant la recette, en étant sage, en prenant les bons compléments, en envoyant les bons emails de relance, on obtiendra le résultat. C'est un mensonge confortable. La réalité, c'est l'incertitude radicale.
Je me souviens de ces nuits à vérifier des contrats jusqu'à 3 heures du matin, persuadé qu'une virgule mal placée ferait tout basculer. Aujourd'hui, je vérifie les dates d'injection. C'est la même névrose. L'illusion du contrôle sur le vivant. Le vivant, lui, s'en fout de tes tableaux Excel. Il suit son cours, parfois capricieux, souvent silencieux.
Dans Errance numérique, je parlais de souveraineté technique. Reprendre le contrôle de son code, de son nom de domaine. C'est nécessaire. Mais ici, face à la biologie ou face à la réalité brutale d'un marché, la souveraineté a des limites. On ne peut pas "héberger" un enfant sur son propre serveur. On ne peut pas "déployer" une entreprise réussie par la seule force de la volonté.
Il y a des variables externes. Le hasard. La chance. Ou juste le temps, qui passe, lentement, pendant que tu regardes le plafond de cette salle d'attente.
Le médecin nous appelle enfin. Il a un dossier sous le bras. Il ne sourit pas, il ne fronce pas les sourcils. Il est neutre. Comme un algorithme. "Alors, voici les résultats..."
Je retiens mon souffle. Pas pour la technique. Pas pour la stratégie. Juste pour voir si, cette fois-ci, le dossier va passer. Ou s'il faudra, comme pour ce client qui n'a jamais signé, recommencer la procédure depuis le début.
Je sors de la clinique. Il fait gris. Typique de Nancy. Je monte dans la voiture. Le moteur tourne. On ne dit rien. On attend la suite.