Arnaud Margiela

Habiter ses propres murs

La selle de ce vélo de location est dure comme de la pierre. Elle frotte exactement au mauvais endroit, celui qu'on oublie jusqu'à ce que la douleur devienne le seul horizon de la sortie. C'est ça, l'inconfort majeur : la conscience diffuse que l'objet ne vous appartient pas. On le tord, on le rend. On ne répare rien.

Pendant vingt ans, j'ai habité le web comme ce vélo de location.

Skyblog, Blogger, Medium, Substack. Ce n'était pas une évolution. C'était une suite de chambres d'hôtel aseptisées. À chaque fois, la même promesse : "On s'occupe de la technique, vous écrivez." En réalité, on me demandait juste de poser mes valises sur un tapis moquetté, conçu pour que je reste, pour que je scrolle, pour que je sois vu. Je cédais les clés. Ma pensée devenait un contenu, formaté pour remplir des interfaces affamées.

Aujourd'hui, je pose mes outils sur mon propre établi : arnaudmargiela.fr.

C'est un retour en arrière, volontaire. Quelques flat files, des fichiers .txt ou .md. Pas de base de données à sécuriser, pas de plugin à mettre à jour, pas d'espion des GAFAM. Juste du texte et de la souffrance. C'est le choix de la souveraineté, la même logique que de remonter un vélo en acier soi-même : chaque pièce est visible, chaque roulement est accessible. Si ça casse, je répare. On sort du centre commercial numérique, climatisé et bondé, pour retrouver le silence d'un jardin privé. Mon digital garden (jardin numérique). Peut-être qu'il pleut dessus. Tant pis. Mais au moins, il m'appartient. Si la technologie disparait, je serai toujours en possession de mes fichiers .txt.

Cette clarté technique a imposé une hygiène mentale. J'ai longtemps tenté de tout mélanger : le pro, le perso, l'intime, le factice. Une salade mentale immangeable. Une soupe à l'eau sans rien, sans goût.

Aujourd'hui, je revis.

D'un côté, Filigrane. C'est l'efficacité, le processus, le conseil en entreprise. Un outil pour faire. De l'autre, cet espace. C'est le reste. Le brouillon, le doute, la reconstruction.

Cette séparation est une libération. Les réseaux sociaux nous ont fait oublier qu'on pouvait être radical sans être monolithique. Ici, pas de quota de dopamine à remplir. Juste la possibilité d'être soi, sans public.

Craig Mod a écrit quelque part que le texte est le médium le plus résilient. "Always bet on text". Il a raison. Le texte est patient. Il ne pèse rien. Il traverse les décennies sans se soucier de qui possède le serveur ou si l'interface graphique est passée de mode. Le reste est du bruit.

Écrire n'est pas se mettre en scène. C'est organiser le chaos. C'est la seule méthode que je connais pour transformer un monologue intérieur désordonné en quelque chose de tenable. En pariant sur la lenteur, je refuse la pression de la production constante. Les idées viendront quand elles seront assez lourdes pour mériter d'être creusées. Pas avant. Il n'y a pas de calendrier éditorial ici. Juste le temps qu'il faut.

Pas de compteurs. Pas de pubs. Pas de petits cœurs rouges pour valider l'existence d'une phrase.

Juste des mots sur un fond blanc.

C'est un pari : que le web peut encore être un endroit paisible. Un coin où l'on prend le temps de formuler une pensée jusqu'à ce qu'elle soit juste, ou du moins, honnête.

L'inconfort est fini. Je suis chez moi.

Souveraineté, Minimalisme, Écriture, France, Indépendance

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