La peur du mois creux (et pourquoi j'arrête d'inventer de nouveaux projets)
Je remplissais ma déclaration de revenus ce matin. C'est le genre de tâche administrative, froide et implacable, qui me ramène toujours brutalement à la réalité. Les chiffres sont là, noirs sur blanc. Et quand on traverse une période un peu plus creuse, avec les dépenses imprévues de la vie quotidienne qui s'accumulent, le cerveau se met très vite à clignoter en rouge.
La panique financière s'installe, et avec elle, un très vieux réflexe de survie se réveille : il faut absolument que j'invente un nouveau truc pour faire rentrer de l'argent.
J'ai longtemps fonctionné comme ça. À l'époque de ma boîte dans la RegTech, la réponse à la moindre crise était de coder une nouvelle fonctionnalité, de lancer une nouvelle offre dans l'urgence. On s'épuisait à créer, encore et encore.
Mais je réalise aujourd'hui à quel point cette fuite en avant est destructrice. Lancer perpétuellement de nouvelles choses, c'est refuser de construire un ancrage. Ça capte l'attention d'une petite poignée de curieux pendant quelques jours, puis ça retombe dans le silence, nous condamnant à devoir imaginer le prochain tour de magie le mois suivant. C'est un cycle sans fin qui ne laisse aucune trace.
Alors, face à mon écran ce matin, j'ai essayé de faire l'inverse. J'ai ralenti.
Plutôt que d'ouvrir une page blanche pour imaginer un projet inédit, j'ai pris le temps de fouiller dans mes propres archives numériques. J'ai regardé les outils, les textes et les ressources que j'ai mis des mois à concevoir par le passé. J'ai souvent la fausse impression que "tout le monde a déjà vu ça". C'est mon ego qui parle. La vérité, c'est qu'une immense partie des gens avec qui j'échange aujourd'hui sur le web n'a aucune idée de l'existence de ces anciens travaux.
J'apprends que le geste le plus sensé n'est pas toujours de créer du neuf, mais d'avoir l'humilité de représenter ce qui existe déjà. De dire simplement : "Hé, j'ai fabriqué ça il y a un an, et je crois que ça a toujours de la valeur".
J'ai aussi dû affronter un autre démon lié à la peur de manquer : la tentation de brader. Quand on a besoin de liquidités, l'instinct pousse à casser ses prix. Ça m'a rappelé mes années dans la compliance (KYC), cette sensation terrible de dévaloriser le travail de fond pour le réduire à une simple case à cocher, juste pour que le dossier passe.
Casser ses prix dans l'urgence, c'est apprendre aux gens que notre temps ne vaut rien. Si je dois toucher à un de mes anciens projets aujourd'hui, j'essaie de me forcer à faire l'inverse : comment puis-je l'enrichir ? Comment puis-je l'associer à un autre de mes travaux pour lui donner plus d'épaisseur, plutôt que de le dévaluer ?
J'explore même l'idée de croiser mes anciens projets avec ceux d'autres créateurs indépendants. Pas pour former une "co-entreprise" froide et calculée, mais juste pour le plaisir de mêler nos artisanats respectifs et de voir si l'on peut proposer quelque chose de juste, ensemble, sans avoir à tout porter seul sur nos épaules.
Je me suis fait une promesse silencieuse en fermant ma page des impôts : essayer de passer les prochains mois sans lancer la moindre nouveauté. Accepter de juste dépoussiérer, assembler et relier ce qui est déjà là.
C'est terriblement inconfortable de refuser de produire du neuf dans une culture qui ne valorise que l'innovation permanente. Est-ce que vous ressentez aussi cette pression invisible de devoir sans cesse vous réinventer pour justifier votre présence ?