L'IA n'est pas un produit, c'est du courant
On me pose souvent la question, en déjeuner professionnel, entre le plat et le café. « Alors, c'est quoi le prochain grand produit IA — celui qu'il ne faut pas rater ? » La personne en face attend un nom. Une application, une plateforme, une marque à surveiller, quelque chose qu'elle pourra noter sur un coin de nappe et chercher en rentrant.
Je n'ai jamais de bonne réponse à donner. Pas parce que je ne sais pas. Parce que la question est mal posée — et que l'expliquer prend plus de temps que le déjeuner n'en laisse.
Voici ce que j'aurais voulu répondre, calmement, si on m'avait laissé le temps.
La question contient déjà l'erreur
Demander quel est le grand produit IA, c'est comme avoir demandé, en 1890, quel serait le grand produit électrique. La question semblait raisonnable à l'époque. Elle ne l'était pas.
Au début, l'électricité s'achetait comme un produit. On payait pour voir une ampoule s'allumer dans une exposition universelle, comme on paie aujourd'hui pour un abonnement à un assistant conversationnel. C'était spectaculaire, c'était nouveau, et c'était un produit identifiable qu'une entreprise vous vendait.
Puis l'électricité a fait ce que font les vraies technologies de fond : elle a disparu. Elle s'est dissoute dans tout. Aujourd'hui, personne ne se réveille en se demandant quel sera le grand produit électrique de l'année. L'électricité n'est plus un produit. C'est une condition. Elle est dans le réfrigérateur, dans le train, dans le pacemaker, dans le lampadaire de la rue. On ne l'achète plus comme un objet — on la paie comme une infrastructure, au compteur, et on ne pense à elle que quand elle manque.
L'intelligence artificielle suit le même chemin. Et je ne dis pas ça comme une intuition de comptoir.
Ce que dit l'économie, pas le marketing
Philippe Aghion, professeur au Collège de France et prix Nobel d'économie 2025, range l'intelligence artificielle dans une catégorie précise : celle des grandes ruptures technologiques qui transforment l'ensemble de l'économie. Dans son cours, il la place dans la même lignée que la machine à vapeur du début du dix-huitième siècle et l'électricité de la fin du dix-neuvième. Pas dans la lignée des produits. Dans la lignée des socles.
Ce que les économistes appellent une technologie à usage général a trois caractéristiques. Elle se diffuse dans tous les secteurs. Elle s'améliore continûment. Et elle fait naître d'autres innovations par-dessus elle. L'électricité a fait ça. Le moteur électrique a fait ça. L'informatique a fait ça. L'IA fait exactement ça.
Or une technologie à usage général n'est jamais « un produit ». C'est ce sur quoi reposent les produits. Confondre les deux, c'est confondre le réseau électrique avec le grille-pain.
Il y a d'ailleurs une leçon plus dure dans l'histoire de l'électricité, et Aghion la connaît mieux que personne. L'électrification des usines n'a pas produit ses gains de productivité tout de suite. Il a fallu des décennies — le temps de comprendre qu'on ne remplaçait pas simplement la machine à vapeur centrale par un gros moteur électrique au même endroit, mais qu'il fallait repenser l'usine entière, mettre un petit moteur dans chaque machine, réorganiser l'espace et le travail autour de la nouvelle technologie. La technologie était là dès le départ. Les bénéfices ont attendu qu'on change notre façon de travailler.
J'ai déjà écrit, ailleurs, que l'IA amplifie les frictions d'organisation au lieu de les résoudre — qu'elle accélère l'exécution sans accélérer la coordination humaine. C'est la même histoire vue sous un autre angle. La technologie est prête. Nous, pas encore. Et aucun « produit » ne réglera ça à notre place.
Le mirage de l'agent qui fait tout
Le récit à la mode décrit un futur proche où un assistant omniscient anticipe tous nos besoins. On ne tapera plus, on ne cliquera plus. On dira « ramène-moi à la maison » et la voiture sera là. Ou même, on ne dira rien : l'agent aura déjà compris, et tout sera réglé avant qu'on ait formulé la demande.
Je veux bien qu'on rêve. Mais quand j'essaie de poser ce rêve sur le réel, il se défait.
Cette voiture qui m'attend sans que je l'aie appelée — par quel appareil l'agent m'a-t-il entendu, ou deviné ? Sur quel écran je vois où elle est ? Par quel haut-parleur on me confirme qu'elle arrive ? Et le chauffeur, lui, il accepte toutes ces courses devinées d'avance, qui ne se trompent jamais ? Et je trouve ça agréable plutôt qu'inquiétant, qu'une machine décide de mes déplacements avant moi ? Et tout cela arrive sans que je porte le moindre appareil sur moi ?
Chaque maillon de ce récit suppose un objet réel qui n'est jamais nommé. Parce que nommer l'objet, ce serait admettre la vérité : l'IA, aussi puissante soit-elle, a besoin d'un support physique pour exister dans nos vies. Un micro. Un écran. Un appareil dans la poche. Et le candidat le plus probable pour tenir ce rôle dans cinq ans, c'est l'objet qu'on a déjà dans la poche aujourd'hui.
L'agent intelligent ne remplace pas le téléphone. Il s'exécute dessus. Comme l'électricité ne remplace pas la lampe — elle la traverse.
La vraie question, celle qu'on évite
Si l'IA est une infrastructure et non un produit, alors la question « quel produit IA acheter » est secondaire. La vraie question, celle qui me tient éveillé, est plus inconfortable : qui possède l'infrastructure ?
Quand l'électricité est devenue le socle de tout, le pays qui ne maîtrisait pas sa production d'énergie ne maîtrisait plus grand-chose. La dépendance électrique est devenue une dépendance tout court. Pour l'IA, c'est identique, et ça se joue maintenant. Les modèles, les centres de calcul, les puces, l'énergie qui les alimente : voilà l'infrastructure. Et cette infrastructure est aujourd'hui très majoritairement américaine, avec la Chine qui investit massivement pour rattraper.
Aghion le dit sans détour : la France et l'Europe ont des atouts réels — des chercheurs de premier plan, des données de qualité — mais elles accusent un retard d'investissement structurel face aux États-Unis et à la Chine. Le sujet n'est pas de savoir quelle application téléphonique on installera. C'est de savoir si, dans dix ans, l'infrastructure sur laquelle reposera notre économie, notre administration, nos hôpitaux, sera contrôlée depuis l'Europe ou louée à des acteurs qui n'ont aucune raison de servir nos intérêts quand ils divergeront des leurs.
C'est ça, la souveraineté numérique. Pas un mot pour colloque. La question très concrète de savoir qui pourra couper le courant, et à quelles conditions, le jour où ça l'arrangera.
Ce que je ne dis pas
Je n'affirme pas qu'il n'existera aucun produit d'IA marquant. Il en existe déjà, et certains domineront leur marché — comme il existe des marques d'électroménager dominantes, des moteurs de recherche dominants, des systèmes d'exploitation dominants. Des entreprises bâtiront des fortunes en posant la bonne couche logicielle au bon endroit, au-dessus de l'infrastructure.
Mais elles domineront comme des produits posés sur un socle, pas comme « le produit IA » qui incarnerait la technologie à lui seul. De même qu'aucun appareil n'a jamais incarné « l'électricité ». Le grille-pain, la machine à laver et le scanner médical sont tous des produits électriques. Aucun n'est l'électricité.
Et je ne nie pas que l'IA soit une rupture majeure. C'est précisément parce que c'en est une qu'il faut cesser de la traiter comme un gadget qu'on attend sous le sapin. On ne « rate » pas une infrastructure comme on rate la sortie d'un téléphone. On la subit ou on la maîtrise. Il n'y a pas de troisième option, et il n'y a pas de file d'attente devant un magasin pour celle-là.
Retour au déjeuner
La prochaine fois qu'on me demandera, entre le plat et le café, quel est le grand produit IA à ne pas rater, je crois que je répondrai par une autre question.
Quel a été le grand produit électrique de cette année ? La personne hésitera, cherchera, finira par admettre que la question n'a pas vraiment de sens — que l'électricité est partout et nulle part, qu'on ne l'achète plus comme un objet.
Voilà, dirai-je. L'IA, c'est pareil. Vous ne la raterez pas, parce qu'on ne vous la vendra jamais comme un produit. Elle est déjà en train de se glisser dans tout ce que vous utilisez, doucement, comme le courant s'est glissé dans les murs.
La seule chose qui mérite votre attention, ce n'est pas le prochain objet à acheter. C'est de savoir qui tient le compteur.
Sources principales utilisées dans cet essai : _— Philippe Aghion, cours au Collège de France « Révolutions technologiques du début jusqu'à l'IA », chaire Institutions, innovation et croissance — Philippe Aghion, l'IA et la destruction créatrice (prix Nobel d'économie 2025) — Commission de l'intelligence artificielle, « IA : notre ambition pour la France », Aghion & Bouverot, Odile Jacob_